Avant même d’arriver, on essaie déjà de tout faire rentrer
Quand je prépare mes vacances au bled, je commence toujours assez tranquillement. Je regarde les dates, les billets, les kilomètres, les gens que j’aimerais voir, les endroits où j’aimerais passer. Puis les choses s’ajoutent. Il y a la famille, les amis, ceux à qui j’ai promis de venir, ceux qu’on ne voit qu’une fois par an, une plage, une sortie, peut-être quelques jours ailleurs. Et forcément, quand tu sais que tu n’as que deux ou trois semaines, tu commences à faire des calculs. Si on va là mardi, on peut passer chez untel mercredi. Si on décale ce repas, on gagne une demi-journée. On se dit qu’on organise pour profiter, et c’est vrai. Le temps est rare, alors on essaie naturellement de protéger ce qu’on veut en faire.
Sauf qu’à un moment, sans vraiment s’en rendre compte, on ne prépare plus seulement ses vacances : on commence à vouloir les rentabiliser. Il faut avoir vu tout le monde, fait ce qu’on avait prévu, ne pas revenir en Europe avec cette petite phrase qui agace : « Ah mince, on n’a même pas eu le temps de passer chez eux. » Moi, je connais très bien ce sentiment. Alors je remplis, je prévois, je cale. Et sur le papier, franchement, tout fonctionne parfaitement.
Puis j’arrive au bled. Et là, le planning commence doucement à négocier.
Tu avais prévu de partir vers 15 heures, mais un oncle passe. Pas forcément pour longtemps, juste comme ça. On sort le thé, quelqu’un apporte quelque chose à manger, une discussion commence, puis une autre. À 15 h 20, tu regardes l’heure en te disant qu’il faudrait peut-être y aller. À 15 h 45, tu es encore assis. Et vers 16 heures, il arrive ce moment où tu te demandes si tu dois vraiment te lever pour respecter ce que tu avais écrit trois semaines plus tôt dans ton téléphone.
C’est précisément ce moment-là qui m’intéresse. Pas le vieux cliché qui consiste à dire que « les Européens sont ponctuels » et que « les Marocains sont toujours en retard ». Ce serait beaucoup trop simple. Ce qui m’intéresse, c’est ce frottement entre deux façons de vivre le temps : celle qui essaie de lui donner une forme à l’avance, et celle qui laisse parfois davantage de place à ce qui se présente pendant qu’il passe.
On voulait se reposer, mais surtout ne pas perdre une journée
Il y a quand même quelque chose d’assez amusant dans notre rapport aux vacances. Pendant des mois, on rêve de ne plus rien programmer. On voudrait se lever sans réveil, manger quand on a faim, décider au dernier moment. Puis les congés arrivent et, parce qu’ils sont comptés, on recommence à mesurer. Moi le premier. Quand je sais que je ne suis au bled que pour quelques semaines, chaque journée me paraît précieuse. Je veux voir les gens que j’aime, profiter de la famille, retrouver certains lieux, bouger un peu, peut-être voyager… et, si possible, ne rien faire aussi.
Évidemment, tout ne rentre pas. Et c’est peut-être là que commence le piège : à force de vouloir profiter de son temps, on finit parfois par vouloir remplir son temps. Les deux choses se ressemblent, mais elles ne racontent pas la même vie. Je peux terminer une journée en ayant fait exactement tout ce qui était prévu et avoir quand même la sensation d’être passé à côté. À l’inverse, certaines journées où je n’ai presque « rien fait » restent beaucoup plus longtemps.
Tu vois ce genre de journée. On reste à la maison. Quelqu’un vient. On boit un thé. On commence à parler de quelque chose, puis d’autre chose. Le déjeuner glisse. Une histoire de famille ressort. Quelqu’un se met à rire d’un souvenir dont personne n’avait parlé depuis des années. Si on devait remplir une fiche à la fin de la journée, on aurait du mal à dire ce qu’on a fait. Pourtant, quelques mois plus tard, c’est précisément cette journée qui revient.
Je crois qu’on le sait tous, mais on l’oublie facilement : le temps vide n’est pas forcément du temps perdu. Et une journée bien remplie n’est pas forcément une journée bien vécue.
Ce joyeux bordel que j’aime… tant qu’il reste joyeux
J’appelle parfois ça mon « joyeux bordel ». Je précise bien : le mien. Je ne suis pas en train de transformer le Maroc en pays où rien ne fonctionnerait à l’heure et où tout le monde improviserait en permanence. Ce serait aussi faux que caricatural. Je parle de cette sensation très personnelle que je retrouve parfois quand je rentre au bled : mon programme se fait absorber par les relations, les visites, les invitations, les discussions qui prennent plus de temps que prévu.
Et quand je suis disponible, j’aime ça. Parce qu’il faut reconnaître une chose : parfois, ce qui arrive vaut mieux que ce qu’on avait organisé. Tu pensais rester une heure, mais tu passes un vrai bon moment. Tu avais prévu de dîner ailleurs, puis quelqu’un te dit de rester et la soirée devient meilleure que celle que tu avais imaginée. Ton cousin devait venir demain, il débarque aujourd’hui, et finalement tant mieux. Ce sont souvent ces décalages-là qui donnent aux vacances leur goût particulier.
Mais il faut faire très attention à ne pas tout romantiser. Il y a une énorme différence entre choisir de rester trois heures à table et attendre trois heures quelqu’un qui ne respecte pas un rendez-vous. Il y a une différence entre laisser une journée se déformer parce qu’on passe un bon moment et subir une attente administrative qui ne sert à rien. Il y a aussi une différence entre être souple et considérer que le temps des autres n’a aucune valeur.
Moi, je peux adorer qu’un repas s’éternise et détester qu’un engagement professionnel soit traité à la légère. Il n’y a aucune contradiction là-dedans. S’adapter ne veut pas dire tout accepter. La vraie question est plutôt de savoir ce qu’on veut absolument cadrer et ce qu’on peut laisser respirer.
À RETENIR
On n’est pas obligé de choisir entre l’agenda militaire et le « on verra bien ». On peut organiser ce qui compte vraiment, poser des limites quand elles sont nécessaires et laisser volontairement un peu d’air autour. C’est souvent dans cet espace que l’imprévu trouve la place d’exister.
Et puis il y a le concept Inshallah
Dans cette façon de regarder le temps, il y a aussi un concept avec lequel j’ai grandi : Inshallah.
On le traduit généralement par « si Dieu le veut », mais si on s’arrête à la traduction, on rate une partie de ce qu’il porte dans la vie quotidienne. Pour moi, le concept Inshallah dit quelque chose de très simple : on peut vouloir, prévoir, décider, faire sa part, sans pour autant se raconter qu’on contrôle complètement ce qui va arriver ensuite. Il reste toujours une place pour l’imprévu, le contretemps, le cas de force majeure, quelque chose qui ne dépend pas de nous.
Et cette idée, forcément, touche directement à notre rapport au temps. On prévoit demain, mais demain n’est pas encore là.
Quand j’étais petit, je pouvais demander à ma mère : « Maman, tu peux nous acheter des jouets ? » Elle me répondait parfois : « Inshallah. » Et je suis sûr que si tu as grandi avec ce mot, tu sais exactement ce que je vais dire : le mot seul ne suffisait absolument pas. Il fallait regarder tout le reste. Son visage, son sourire, son intonation, la vitesse de sa réponse, parfois même le petit geste qui l’accompagnait. Il y avait des Inshallah qui donnaient vraiment de l’espoir, et d’autres où, avant même qu’elle ait fini le mot, on savait qu’il valait mieux changer de sujet.
C’est pour ça qu’avec le temps j’ai commencé à voir le concept Inshallah comme un curseur. Le mot reste identique, mais celui qui le prononce place ce curseur quelque part selon ce qu’il ressent à cet instant. Parfois, il y a une vraie intention. Parfois, une possibilité. Parfois, beaucoup d’incertitude. Et parfois, soyons clairs, très peu d’engagement.
Le problème arrive quand deux personnes ne lisent pas le curseur au même endroit. L’une entend presque une promesse, l’autre pense avoir simplement exprimé une possibilité. Et oui, bien sûr, Inshallah peut aussi être utilisé pour éviter un non ou ne pas trop s’engager. Mais réduire tout le concept à cette esquive serait passer à côté de ce qu’il dit de plus profond : on peut préparer l’avenir sans faire comme s’il nous appartenait déjà.
Au fond, c’est exactement ce que je ressens avec mon planning de vacances. Je peux organiser ma journée, savoir ce que j’aimerais faire, donner une direction à mon temps. Mais entre ce que j’ai décidé le matin et ce qui arrivera vraiment avant le soir, il reste toujours un petit espace. Et cet espace, parfois, c’est précisément là que la vie vient se mettre.
Peut-être qu’on doit simplement apprendre à regarder le temps autrement
Avec les années, je crois que j’ai de moins en moins envie de savoir quelle rive a raison. J’ai vécu assez longtemps des deux côtés pour savoir que les deux logiques ont leurs qualités et leurs excès. En France, j’apprécie profondément le fait de pouvoir organiser, anticiper, respecter un rendez-vous et compter sur une heure annoncée. Quand plusieurs personnes doivent travailler, voyager, se retrouver ou simplement respecter leurs engagements, la montre est un formidable outil.
Mais quand on rentre au bled, peut-être qu’on souffre parfois moins du fonctionnement lui-même que de la grille avec laquelle on continue à le regarder. Si on exige que chaque journée de vacances fonctionne exactement selon le logiciel que l’on utilise toute l’année, le moindre décalage devient une contrariété. Une visite dure trop longtemps. Le repas commence trop tard. Quelqu’un modifie le programme. Et au bout d’un moment, on peut finir par passer son séjour à comparer la réalité avec ce qui aurait dû se produire.
L’inverse est évidemment vrai. Quand on arrive dans un monde où les rendez-vous sont très cadrés, où un train n’attend pas, où une réunion commence à une heure précise et où le temps de chacun est organisé autour de celui des autres, on ne peut pas simplement décider que tout est flexible. Changer de rive demande parfois de bouger légèrement son logiciel.
Alors peut-être qu’au fond, on n’a pas besoin de choisir une façon de vivre le temps contre l’autre. On peut respecter l’heure quand elle protège les autres, un engagement, un travail, un départ, une parole donnée. On peut aussi accepter qu’une minute n’a pas toujours besoin d’être productive, qu’un après-midi peut changer de forme, qu’un déjeuner peut durer plus longtemps simplement parce qu’on est bien.
On sait déjà que certaines choses doivent être organisées. On sait aussi qu’on a parfois besoin de poser des limites et de dire : « Là, non, j’ai autre chose de prévu. » Mais peut-être qu’on peut également se demander, de temps en temps, si ce qu’on est en train de vouloir absolument respecter vaut vraiment plus que ce qui est en train de se passer.
Parce qu’on les connaît, ces journées où le planning n’a presque pas survécu et où, bizarrement, tout s’est quand même bien passé. On connaît ces conversations qu’on n’avait pas prévues, ces visites qui tombent au mauvais moment et qui finissent par devenir un bon souvenir, ces heures qu’on croyait perdre et qu’on découvre plus tard avoir simplement vécues autrement.
Alors peut-être que le temps n’est pas seulement quelque chose qu’on doit gagner, perdre, optimiser ou respecter. Peut-être qu’on peut aussi apprendre à le regarder différemment selon l’endroit où l’on se trouve et les personnes avec qui on le partage.
On garde la montre, bien sûr. Mais on n’est peut-être pas obligé de lui demander, à elle seule, de nous dire si on est en train de perdre notre temps.