Pour alimenter un frigo, j’ai ouvert une industrie mondiale
Au départ, mon problème tenait sur une feuille de papier. Dans le van, il faudra alimenter le frigo, recharger les caméras, faire tourner un ordinateur, éclairer l’intérieur. Avec mon fils, on avance comme ça : on dessine, on mesure, on déplace un caisson, on recommence. Pour l’électricité, une question revenait : solaire, prise secteur ou alternateur quand on roule ?
En découvrant des stations capables de combiner les trois recharges, j’ai regardé ce qu’elles avaient à l’intérieur. Mon problème de camping a changé d’échelle.
Une batterie devient aussi un morceau du réseau électrique : quand le solaire produit à midi et que la demande arrive le soir, il faut stocker puis restituer. En 2025, l’Agence internationale de l’énergie estime que 108 GW de nouvelles capacités de stockage par batteries ont été installés dans le monde, 40 % de plus qu’en 2024. Le GW mesure une puissance ; le GWh, une quantité d’énergie. À ne pas confondre.
Le marché grandit donc avec les voitures, mais aussi avec les réseaux, les centrales renouvelables, les entreprises et les data centers. Ma batterie de van appartient, à une échelle minuscule, à la même famille industrielle.
LFP, NMC : avant les sigles, il faut comprendre un seul mouvement
La vidéo qui m’a mis sur cette piste utilisait une image très simple : un ressort. On appuie dessus, on dépense de l’énergie pour le comprimer, puis on le bloque. L’énergie reste stockée. Quand on le libère, il se détend et la rend.
Une batterie fait quelque chose d’assez proche, mais avec de la chimie. Quand je la recharge, l’électricité force des ions lithium à aller se loger d’un côté, dans ce qu’on appelle l’anode. Quand j’utilise la batterie, ils repartent vers l’autre côté, la cathode, et ce mouvement permet de récupérer de l’électricité.
C’est l’essentiel à retenir. Anode et cathode sont simplement les deux côtés entre lesquels le lithium fait ses allers-retours.
Et LFP ou NMC ? Ce sont surtout deux “recettes” de cathode. NMC signifie nickel-manganèse-cobalt. LFP signifie lithium-fer-phosphate.
Et c’est là que je me suis arrêté sur une lettre : le P de LFP signifie phosphate.
Selon l’USGS, le Maroc dispose d’environ 50 milliards de tonnes de réserves de roche phosphatée, près de 68 % du total mondial estimé. Mais avoir la roche ne signifie pas savoir fabriquer une batterie. C’est même là que commence la partie la plus intéressante.
Une batterie n’est pas fabriquée dans une seule usine
J’avais encore une image trop simple : on extrait un minerai, on l’envoie dans une usine et, à la sortie, on obtient une batterie. En réalité, il faut imaginer une chaîne de transformations.
Posséder du blé ne signifie pas posséder une industrie de la boulangerie. Entre le champ et le pain, il faut nettoyer, moudre, obtenir une farine régulière, maîtriser une recette, un four et une cuisson. Pour la batterie, la logique est la même, en beaucoup plus complexe.
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D’abord, la matière première.
Ensuite, on la purifie jusqu’à obtenir une qualité très régulière. C’est le fameux “battery grade” : une matière assez pure et constante pour entrer dans une batterie fiable.
Puis on fabrique les matériaux actifs : des poudres très élaborées qui vont réellement travailler dans l’anode et la cathode. Le phosphate brut, par exemple, ne rentre jamais directement dans une LFP.
Après viennent les cellules. Une cellule, c’est la petite unité qui stocke réellement l’énergie. Enfin, plusieurs cellules sont assemblées avec de l’électronique et des protections pour former le pack : la batterie complète.
Si tu ne retiens que cinq étapes
La roche → la matière purifiée → la poudre active → la cellule → le pack.
Et soudain, “phosphate”, “usine de cathodes” et “gigafactory” ne parlent plus du même étage.

Pourquoi la Chine a pris autant d’avance
C’est aussi ce qui permet de comprendre la Chine sans tomber dans l’idée : “elle possède toutes les mines”.
Son immense avantage se trouve surtout au milieu de la chaîne, là où une matière devient un produit industriel précis. En 2025, la Chine a produit plus de 80 % des cellules de batteries dans le monde et domine encore davantage certains matériaux de cathode et d’anode.
Le plus important n’est donc pas seulement de connaître les ingrédients. Il faut savoir les transformer bien, vite, toujours de la même façon et à un coût compétitif.
Une usine peut acheter de bonnes machines et pourtant perdre de l’argent si elle rejette trop de cellules. Température, humidité, dosages, cadence, contrôle qualité : tout se joue dans les réglages.
C’est ça, le “process industriel” : pas un mot magique, mais un savoir-faire accumulé.
L’AIE rappelle d’ailleurs qu’un nouveau producteur peut mettre plusieurs années pour s’approcher réellement de la capacité annoncée de son usine. Une usine de 20 GWh sur le papier n’est donc pas une usine qui produit immédiatement 20 GWh de bonnes cellules par an.
Maintenant, reprenons la chaîne et posons le Maroc dessus
À ce stade, j’ai fait l’exercice le plus simple : reprendre les cinq étapes et demander à chaque fois : qu’est-ce que le Maroc a déjà ?
D’abord, la matière. Le phosphate est évident. Mais le vrai avantage n’est pas seulement d’avoir la roche : le Maroc possède déjà une énorme industrie capable de la transformer. OCP produit notamment de l’acide phosphorique purifié et travaille sur des matériaux phosphatés destinés aux batteries LFP.
Autrement dit, on ne part pas de zéro. Une partie de la chimie existe déjà. Managem exploite aussi du cobalt à Bou Azzer et du cuivre à Tizert. Mais tous les ingrédients ne sont pas marocains : du lithium, du graphite et d’autres intrants devront venir d’ailleurs.
Ensuite vient l’étage des matériaux actifs.
À Jorf Lasfar, COBCO a inauguré en juin 2025 une unité de 40 000 tonnes par an de précurseurs NMC. “Précurseur” fait très chimiste, mais l’idée est simple : on n’est plus au stade du minerai ; on fabrique déjà une poudre sophistiquée qui servira ensuite à préparer la cathode.

Puis vient l’étape de la cellule.
C’est là qu’entre le projet Gotion à Kénitra autour du LFP. Le projet est réel et avancé, mais au 10 août 2026 je n’ai pas trouvé de confirmation officielle d’une production commerciale déjà lancée. La Banque africaine de développement vient d’approuver 100 millions d’euros pour un périmètre allant de la cathode à la cellule, décrit à 10 GWh, tandis que la première phase industrielle annoncée est plus large, à 20 GWh.
Cette différence aide justement à comprendre le sujet : annoncer, financer, construire, démarrer une ligne et produire réellement à cadence industrielle, ce ne sont pas cinq façons de dire la même chose.
Hier la matière, demain combien de savoir-faire ?
Voilà le vrai sujet économique.
Si le Maroc extrait une matière puis importe presque tout le reste, il reste surtout fournisseur. S’il transforme cette matière en produits chimiques, puis en matériaux actifs, puis en cellules, il monte plusieurs marches dans la chaîne.
Mais le nombre d’usines ne suffit pas. Pour savoir si une industrie s’enracine, je regarderais trois choses : qu’est-ce qui est réellement fabriqué sur place ? Qui apprend à faire tourner et réparer les lignes ? Et est-ce que des fournisseurs marocains apparaissent autour — maintenance, automatisation, laboratoires, logistique, ingénierie ?
C’est là que la valeur devient locale.
Une usine étrangère peut garder l’essentiel de sa technologie ailleurs. Mais elle peut aussi devenir une école industrielle pour des techniciens, ingénieurs et sous-traitants marocains.
Le Maroc ne part pas d’un terrain vide : il a déjà la chimie du phosphate, l’automobile, des ports tournés vers l’Europe et l’expérience d’usines exportatrices. La question n’est donc pas de savoir s’il sait déjà tout faire — non — mais combien d’étages de cette chaîne il peut réellement apprendre à maîtriser.
Vu de France, la question change de côté
Depuis la France, je comprends pourquoi l’Europe regarde cette montée en gamme de près. Ce n’est pas « l’Europe contre le Maroc » : l’industrie européenne tente elle-même de retrouver du terrain. Fin juillet 2026, la Commission a ouvert jusqu’à 1,5 milliard d’euros de prêts sans intérêt pour aider des fabricants de cellules à monter en cadence dans l’Espace économique européen.
En parallèle, les producteurs chinois représentaient en 2025 plus de la moitié des batteries de véhicules électriques déployées dans l’Union européenne. Quand ces groupes investissent au Maroc, Bruxelles se demande donc où finit le partenariat industriel et où commencerait un contournement commercial.
Mais le raccourci « usine chinoise au Maroc = 0 % de droits en Europe » est faux. Les préférences de l’accord UE-Maroc dépendent des règles d’origine : un produit incorporant des composants étrangers doit subir une transformation suffisante pour acquérir l’origine préférentielle marocaine. Depuis 2026, ces règles s’inscrivent dans le cadre paneuro-méditerranéen actualisé. La nationalité de l’actionnaire ne suffit ni à ouvrir ni à fermer la porte.
Le Maroc a intérêt à attirer les meilleurs savoir-faire ; l’Europe, à savoir ce qui entre réellement dans son marché. Le sujet sérieux n’est pas la jalousie. C’est la localisation de la valeur.
Et pour ceux qui arrivent derrière ?
Quand on prépare ce van avec un enfant, on pense forcément à ce qu’on lui transmet. Pas seulement un voyage. Une manière de regarder les choses, peut-être.
Les recrutements visibles chez Gotion au Maroc donnent une idée des compétences : procédés, matériaux, chimie, essais électriques, qualité, production, maintenance, automatisation. L’usine a aussi besoin de techniciens, chefs d’équipe, logisticiens et opérateurs.
Je ne sais pas quel métier fera mon fils plus tard, et je ne veux pas transformer cet article en brochure d’orientation. Mais il y a une différence entre lui dire « l’industrie verte, c’est l’avenir » et lui montrer qu’entre une roche, une poudre, une cellule et un pack se cache toute une famille de savoir-faire.
Retour au van
Je suis parti d’un frigo, de quelques prises USB et d’une question terre à terre : comment recharger notre batterie quand on sera sur la route ?
Je termine avec une question beaucoup plus grande. Le Maroc peut-il passer du pays qui possède une matière au pays qui maîtrise une partie croissante des procédés, des matériaux, des cellules, des fournisseurs et des compétences ? Peut-il devenir un jour leader ou co-leader sur certains segments ? Aujourd’hui, personne de sérieux ne peut l’affirmer. La Chine possède une avance immense, et plusieurs projets marocains n’ont pas encore passé l’épreuve la plus dure : produire longtemps, au bon coût, avec la bonne qualité.
Mais la chaîne se remplit, étage par étage. Phosphate et chimie en amont. Cobalt et cuivre. Précurseurs à Jorf Lasfar. Projet intégré LFP à Kénitra. Automobile, ports, ingénierie et marchés autour.
Un jour, si mon fils relit ce texte après notre road trip, j’aimerais qu’il se rappelle de ça : nous construisions un petit morceau d’autonomie dans un van, au moment où le Maroc essayait peut-être de construire une autre forme d’autonomie, industrielle celle-là.
Il y a peut-être quelque chose qui est en train de se construire au Maroc et qu’on ne mesure pas encore complètement.