On était sur la route de Safi. Petite pause au parking, là où se mélangent commerces, gargotes, carrioles et vendeurs ambulants. Et mes enfants se sont arrêtés net devant une image qui, pour eux, n’avait aucun sens.
Un monsieur vendait de la menthe. Une menthe fraîche, bien verte, presque insolente.
Et lui ? En plein cagnard, dans une grosse Vêtement traditionnel long et ample porté notamment au Maroc et au Maghreb, souvent muni d’une capuche. de laine. Pas la petite étoffe légère qui flotte dans une publicité pour riad. Non. La vraie grosse djellaba épaisse, raide, celle qui vous donne chaud rien qu’en la regardant.
— Pourquoi il s’habille comme ça ?
J’ai eu une demi-seconde de réflexion. Celle où tu te demandes comment expliquer ça à tes enfants sans déclencher ce regard très particulier qui signifie : « Ça y est, papa va encore nous raconter un truc du bled. »
Alors j’ai fait simple.
— C’est le climatiseur du bled.
J’ai développé. Le thermos. La couche d’air. Le soleil qui ne tape pas directement sur la peau. Le petit service après-vente scientifique du papa convaincu.
En face : mouais.
Et là, sans prévenir, j’ai revu mon grand-père
Moi aussi, j’avais trouvé ça complètement bizarre.
J’étais enfant. On était partis au souk acheter le mouton de l’Aïd. Plein été. Grosse chaleur. Et au milieu des bêtes, de la poussière et des hommes qui négociaient, il y avait ces vendeurs en djellaba.
La même grosse djellaba. Le même soleil. Et, visiblement, le même gamin pénible.
— Mais ils n’ont pas chaud comme ça ?
Mon grand-père m’avait regardé avec cette évidence tranquille qu’ont les grands-pères quand ils répondent à une question dont ils ne comprennent même pas qu’on puisse se la poser.
— Mais non. Ça les protège du soleil.
Voilà. Fin du cours.
J’avais entendu l’explication. La concevoir, c’était autre chose. Dans ma tête d’enfant, un vêtement épais servait quand il faisait froid. Point.
Des décennies plus tard, à Oualidia, je venais de prendre la place de mon grand-père.
Lui avait « ça protège du soleil ». Moi, j’avais ajouté « thermos », « couche d’air » et « climatiseur du bled ».
Le progrès.
Et mes enfants avaient exactement la tête que j’avais dû avoir devant lui.
Ça m’a fait rire. Et puis ça m’a touché aussi. Parce qu’il y a des choses qu’on transmet sans même s’en rendre compte. Un jour tu es le petit qui doute. Le lendemain, tu entends presque la voix de ton grand-père sortir de ta propre bouche.
Le problème, c’est qu’on croit que la chaleur est un chiffre
30 °C. On voit ça sur le téléphone et notre cerveau estime avoir compris la situation.
Sauf que le corps, lui, ne lit pas l’application météo.
Il reçoit le soleil, le vent, l’humidité, la chaleur renvoyée par le sol. Il transpire, et cette transpiration refroidit surtout lorsqu’elle peut s’évaporer. Voilà pourquoi deux « 30 °C » peuvent être vécus très différemment.
La djellaba entre là-dedans, mais sans magie. Un vêtement ample et épais peut faire écran à une partie du rayonnement solaire et maintenir un volume d’air entre le tissu et la peau. Selon la matière, la coupe, le vent et l’activité, ça peut aider. Ça peut aussi retenir une partie de la chaleur du corps.
Donc non : enfiler n’importe quelle djellaba en laine ne transforme pas automatiquement un humain en bouteille isotherme.
Mais « ça protège du soleil » était loin d’être idiot. Une étude célèbre sur les robes amples de Bédouins du Sinaï avait montré qu’un tissu sombre pouvait absorber davantage de rayonnement sans que cette chaleur supplémentaire arrive davantage jusqu’à la peau. Pas une preuve sur toutes les djellabas marocaines. Juste de quoi calmer un peu notre certitude.
Et puis le corps s’acclimate. Vivre régulièrement avec la chaleur modifie progressivement sa réponse. Ça ne rend personne invincible à une canicule, mais ça rappelle qu’on n’arrive pas tous devant le même soleil avec la même histoire.
Moi, j’étais un petit Casablancais. Ville côtière, climat relativement tempéré. Quand on partait vers Marrakech, Fès ou l’intérieur du pays, je pouvais moi aussi devenir le touriste de mon propre bled.
Et si le type bizarre, c’était nous ?
Avec les canicules qui deviennent plus familières en Europe, cette scène me revient autrement.
Pas pour dire qu’il faut distribuer des djellabas place de la République au prochain pic de chaleur.
Mais peut-être qu’on ferait bien de regarder un peu plus attentivement ceux qui vivent depuis longtemps avec des climats chauds. Pas seulement leurs vêtements : leur rapport à l’ombre, aux horaires, à la circulation de l’air, au rythme de la journée, à l’architecture. Cette vieille idée toute simple : parfois, au lieu de forcer le monde extérieur à s’adapter à nous, on adapte un peu notre façon de vivre.
Et puis retournons la caméra deux secondes.
Imagine notre vendeur de menthe nous regardant en plein été : short, débardeur, épaules offertes au soleil… puis séance de tartinage à la crème pour éviter de finir couleur merguez.
Vu de son côté, notre méthode peut également nécessiter quelques explications.
On se découvre pour avoir moins chaud. Puis on se recouvre pour ne pas brûler.
« Mais ils sont fous, comment ils font ? »
Finalement, la phrase voyage plutôt bien.
Ce qui a changé, c’est ma place dans la scène
À Oualidia, dans mon souvenir, rien n’a changé. Le monsieur vend toujours sa menthe. Elle est toujours fraîche. Il est toujours en plein soleil dans sa grosse djellaba.
Ce qui a changé, c’est ma place dans la scène.
Autrefois, j’étais le gamin qui ne croyait qu’à moitié son grand-père. Ce jour-là, j’étais devenu le père que ses enfants ne croyaient qu’à moitié.
Et peut-être qu’un jour, l’un d’eux expliquera très sérieusement à ses propres enfants que la djellaba, tu vois, c’est un peu comme un thermos.
À ce moment-là, quelque part, mon grand-père aura encore gagné.