L’été, la maison changeait d’échelle. Dans ma génération, beaucoup vivaient désormais à l’étranger ; aux vacances, enfants et petits-enfants revenaient de plusieurs pays. Les adultes parlaient surtout darija ; les plus jeunes la comprenaient parfois sans vraiment la parler et répondaient dans leur langue.
Au milieu, ceux qui comprenaient plusieurs langues prenaient naturellement une place particulière. On les appelait d’un bout à l’autre de la terrasse : « Qu’est-ce qu’elle a dit ? », « Explique-lui », « Dis-lui que… »
Et j’ai pensé : mais bien sûr. Je connais ce rôle. Beaucoup de lecteurs de BLED.LIFE aussi.
La terrasse d’Aïn Chock avait déjà son dragoman
Il faut imaginer le joyeux bordel.
Plusieurs conversations à la fois. Tout le monde se coupe, se contredit, parle fort, éclate de rire. Dans le salon, la télévision braille pour presque personne : elle aussi fait partie du paysage, comme un membre de la famille toujours en train de parler.
Ma femme pouvait me demander : « Qu’est-ce qu’ils disent ? »
La réponse était parfois : « Lesquels ? Il y a six conversations en même temps. »
Traduire, dans ces moments-là, ce n’est plus passer une phrase du darija au français. C’est choisir quelle conversation suivre, retrouver le contexte et décider ce qu’il est utile de transmettre.
Et très vite arrive la formule universelle du traducteur familial :
« En gros, elle dit que… »
Deux mots qui résument déjà tout le pouvoir de celui qui se trouve au milieu.
Dans le livre de De Amicis, tout commence à Tanger
Pourquoi Tanger ? Au XIXe siècle, proche de l’Europe et facile à rejoindre par mer, la ville sert de porte d’entrée diplomatique du Maroc et accueille les légations étrangères. En 1851, le Makhzen y installe la Dar Niaba, chargée de faire le lien avec les puissances étrangères. Tanger devient bientôt capitale diplomatique. Cette distance avec le pouvoir central est utile : la ville fait tampon et évite aux légations de peser en permanence sur la cour du sultan.
De Amicis le montre. En 1875, il rejoint la légation italienne à Tanger, puis l’ambassade part en caravane jusqu’à Fès pour présenter ses lettres de créance à Moulay Hassan. Entre Tanger et la cour, messages, ordres, traductions et intermédiaires circulent. Dans ce système, le dragoman devient précieux.

C’est dans cet univers que l’on rencontre les drogmans ou dragomans.
Le mot a voyagé lui aussi : « drogman » remonte à l’arabe tarjuman, l’interprète. Dans le monde diplomatique, le dragoman était attaché à une ambassade, une légation ou un consulat. Le réduire à quelqu’un qui parlait deux langues ferait perdre l’essentiel.
Il fallait interpréter la parole, mais aussi comprendre usages, formules et intentions, parfois une correspondance ou les conditions d’une audience : sentir ce qu’une phrase voulait dire dans un monde avant de la faire entrer dans l’autre.
Dans une famille, ce talent vous vaut d’être appelé de la cuisine — ou au téléphone pendant que vous êtes à la plage, loin de la maison. À Tanger, il pouvait vous placer au cœur d’une relation diplomatique.

« Cool » ne veut pas toujours dire « cool »
Un jour, chez ma grand-mère, j’annonce aux enfants :
« Aujourd’hui, on va à la plage. »
Explosion de joie.
« Cool ! »
Mmi Fettouma comprend un peu le français, mais pas suffisamment pour saisir ce « cool » devenu banal chez les enfants. En darija, elle entend « koul » : mange.
Elle se lève et part préparer à manger.
La scène est drôle parce que personne ne s’est vraiment trompé. Les enfants ont exprimé leur joie. Ma grand-mère a entendu un mot cohérent dans son propre univers linguistique. Les sons sont arrivés. Le sens, lui, a pris une autre route.
Une traduction peut être impeccable mot pour mot et rater la situation. Dans une famille, cela donne parfois un plat préparé par erreur. Dans une audience diplomatique, le même mécanisme devenait plus délicat.
Le dragoman devait donc traduire autre chose que des mots : il devait traduire la situation.
Le plus difficile : ne pas tout traduire exactement
Dans les réunions familiales, on apprend vite que si l’on traduit absolument tout, on ne s’en sort plus.
Alors on raccourcit. Il faut bien tenir toutes les vacances.
« En gros, elle dit que… »
On enlève trois détours. On remet le contexte. On explique une expression. Parfois on transforme un peu une blague pour qu’elle fonctionne dans l’autre langue. Et parfois on en rajoute une.
Il m’est arrivé de faire rire tout le monde avec une traduction arrangée. Ma tante, ne comprenant pas la langue, voyait les autres rire et protestait : impossible, la personne en face n’a pas pu dire ça !
C’est bon enfant. Mais dès que quelqu’un reformule, il choisit : il réduit, hiérarchise, accentue ou adoucit.
Et il y a plus difficile encore : les choses traduisibles en vocabulaire, mais presque intraduisibles culturellement.
Une remarque normale côté marocain peut sembler sèche à un Européen, sans mauvaise intention. Une formule européenne très directe peut produire l’effet inverse. Celui qui connaît les deux univers sent parfois le choc avant les autres.
Alors il arrondit les angles.
Pas pour censurer. Pour préserver ce que la phrase voulait obtenir avant qu’une différence de codes ne casse la relation.
C’est un travail énergivore : comprendre les deux côtés assez profondément pour savoir que traduire fidèlement les mots peut parfois trahir le sens.
Celui du milieu possède un drôle de pouvoir
Cette position donne de l’importance.
Dans une famille, beaucoup de demandes passent par vous. À la plage, il m’est arrivé de recevoir un appel parce qu’une femme anglophone de mon oncle était restée avec ma grand-mère. Sous le même toit, elles avaient besoin d’une troisième personne à plusieurs kilomètres pour se comprendre.
On peut être fier d’être celui qu’on appelle. Et certains jours, en être fatigué.
Le dragoman historique connaissait une version plus lourde de cette position. Les interprètes de légation ou de consulat pouvaient bénéficier de protections particulières ; en 1880, la Convention de Madrid mentionne explicitement ceux choisis par les chefs de légation.
Ce n’étaient pas des silhouettes accessoires. Celui qui fait passer le message possède nécessairement une part du passage.
Il appartient au passage.
Le caméléon ne change pas seulement de langue
Quand on a grandi entre plusieurs cultures, changer de langue ne consiste pas seulement à changer de vocabulaire. On change aussi de rythme, d’humour, de politesse, de façon de montrer son affection.
C’est ce que j’appelle le côté caméléon : plusieurs grilles de lecture que l’on active presque instinctivement selon la personne en face.
Mais quand le contrôle saute, le naturel revient. Quand on s’énerve vraiment, une langue, une intonation, une manière de réagir surgit avant qu’on ait eu le temps de choisir. Pour ceux qui nous connaissent surtout dans un autre registre, le contraste peut être saisissant.
Le contexte des dragomans de Tanger n’est évidemment pas celui d’une réunion familiale. Mais l’écho humain est là : savoir plusieurs langues est une richesse ; savoir ce qu’elles transportent, une responsabilité ; savoir qu’une partie ne passera jamais complètement, peut-être la véritable prouesse.
Les nouveaux caméléons sont déjà là
Sur la terrasse de ma grand-mère, cette histoire ne concernait pas seulement les adultes.
Les enfants peuvent être nés ailleurs. Comprendre la darija sans vraiment la parler, rater une conversation et comprendre parfaitement un geste.
Au début des vacances, aller vers une grand-mère qu’on voit peu ou grimper sur ses genoux peut demander un temps d’apprivoisement. Puis on mange ensemble, on traîne ensemble, on entend les mêmes voix toute la journée.
Et un jour, le petit cousin qui ne parle qu’anglais fait une crise de jalousie parce que sa petite cousine venue d’Italie est installée sur les genoux de Mmi Fettouma. Chacun râle dans sa langue. Personne n’a besoin d’un dictionnaire pour comprendre l’enjeu.
La langue avait créé une distance. Le lien, lui, était déjà là.
Passer du temps là peut aussi les aider à comprendre leurs propres parents : certains gestes, certaines pudeurs, certains réflexes familiaux.
Ils ne reproduiront pas exactement le caméléon de leurs parents.
Ils fabriqueront le leur.
Les dragomans n’ont pas disparu
Le titre a disparu de notre quotidien. Les services diplomatiques se sont professionnalisés et un téléphone peut traduire en quelques secondes une phrase qui exigeait autrefois plusieurs intermédiaires.
Mais le dragoman n’a peut-être jamais vraiment quitté la pièce.
Il est celui que l’on appelle quand grand-mère et les petits-enfants n’arrivent plus à se dire quelque chose.
Celle qui explique au conjoint venu d’ailleurs que la phrase qu’il vient d’entendre est moins brutale qu’elle n’en a l’air.
Celui qui répond : « En gros, elle dit que… »
Celle qui passe d’une langue à l’autre et, avec elle, d’un code à l’autre.
Et parfois l’enfant qui commence, sans même s’en rendre compte, à comprendre les deux côtés.
Si vous êtes arrivé jusqu’ici, peut-être que le mot « dragoman » ne vous paraît déjà plus aussi ancien.
Peut-être que vous avez reconnu quelqu’un autour de votre table. Ou peut-être que, pendant vos vacances au bled, entre deux générations et deux façons de voir le monde, vous avez simplement reconnu le dragoman qui est en vous.