🤯 BLED INSOLITE

Quand un botaniste anglais devint le hakim du Grand Atlas

Nous sommes en 1871, dans le Grand Atlas. Joseph Dalton Hooker avance avec John Ball, George Maw, des guides, des interprètes, des muletiers, tout un petit monde sans lequel l’expédition ne bougerait pas. Botaniste et directeur des jardins de Kew à Londres, il est venu au Maroc pour étudier les plantes du massif. Sauf qu’en arrivant dans certaines vallées, il découvre que des habitants l’attendent pour tout autre chose : ils veulent consulter le hakim.

Hakim, ici, c’est le médecin, ou celui que l’on considère comme capable de soigner. Hooker n’est pas médecin de profession. Il possède quelques connaissances médicales, mais il est venu chercher des plantes. Pourtant les malades viennent à lui. Le récit publié en 1878 résume la situation par une phrase qui m’a arrêté : sa réputation de l’avait précédé. Lui voyage à dos de mule ; sa réputation va plus vite.

Comment un botaniste se retrouve hakim

L’histoire s’est fabriquée petit à petit. À Marrakech, les voyageurs doivent expliquer aux autorités ce qu’ils comptent faire dans les montagnes. Dire que la reine d’Angleterre a envoyé un botaniste chercher des plantes pour son jardin ne paraît pas très convaincant. Quelqu’un propose alors une version plus parlante : expliquer que Hooker cherche notamment des plantes utiles pour soigner les maladies. Puis l’histoire voyage. Dans le livre de 1878, les auteurs racontent que leur interprète a probablement amplifié le récit, au point que certains accompagnateurs finissent par croire que la reine d’Angleterre a envoyé son propre hakim chercher au Maroc une plante qui pourrait la faire vivre éternellement.

J’aime cette scène parce que personne n’a besoin d’y être ridicule. Les Britanniques expliquent leur mission avec leurs codes ; ceux qui les accompagnent la retraduisent avec les leurs ; et, de bouche en bouche, le botaniste change de fiche de poste. Surtout, le malentendu rencontre un morceau de réalité : l’expédition avait emporté des médicaments parce qu’on lui avait conseillé que cela pouvait faciliter les relations avec les populations rencontrées. Hooker sait traiter des problèmes simples. Alors il aide quand il le peut, les consultations deviennent régulières et, dans une vallée, il découvre que les gens savent déjà. Pas de téléphone, pas de WhatsApp, et pourtant l’homme qui croit avancer dans une région de plus en plus éloignée est attendu.

Quand la nouvelle monte dans le bateau avant toi

Ça m’a fait sourire parce que je connais cette sensation. Un jour à Algésiras, avant de prendre le ferry pour le Maroc, j’avais prévenu des amis du bateau que j’allais prendre. J’arrive, je monte à bord et, au restaurant, je découvre un vieux pote du quartier qui travaille là. Il m’attend déjà. Moi, je venais à peine de monter ; l’information, elle, avait fait la traversée avant moi.

Je suis presque sûr que beaucoup connaissent une variante de cette histoire. Tu dis à une personne que tu arrives au bled, puis tu découvres que trois cousins et une tante sont déjà au courant. « Mais qui t’a dit ? » Au troisième prénom, tu abandonnes. Ça fait rire, mais ça dit quelque chose : nous confondons facilement distance et isolement. Une vallée peut être loin de Londres et proche de mille conversations.

On ne sait pas par quels relais exacts sa réputation a circulé, et le livre ne le dit pas. Inutile d’inventer. Ce qu’on sait suffit : l’information est arrivée avant lui. La montagne cesse alors d’être un décor « loin de tout » et redevient un territoire humain, avec ses liens et ses propres vitesses.

Le garçon qui espérait tomber malade

Et là, l’histoire de Hooker m’en ramène une autre, beaucoup plus ancienne. Enfant, lors d’un séjour dans l’Atlas, j’avais rencontré un garçon qui m’avait confié quelque chose que je n’ai jamais oublié : il espérait tomber malade avant la rentrée pour que son père lui achète une paire de chaussures.

La première fois qu’on entend ça, on bute sur la phrase. Pourquoi tomber malade pour avoir des chaussures ? Ce que j’avais compris, avec mes yeux d’enfant, c’est que la maladie pouvait provoquer chez son père ce geste de compassion : son fils va mal, il s’inquiète, il veut le consoler, il fait comme il peut, et peut-être que cette paire qu’on ne pouvait pas acheter normalement devient possible à ce moment-là. Peut-être aussi que, là où il vivait, se faire soigner était compliqué ; je ne peux plus l’affirmer aujourd’hui. Ce qui m’est resté, en revanche, c’est qu’un enfant venait de m’apprendre, sans le savoir, qu’une paire de chaussures ne pesait pas le même poids dans deux vies.

Il ne cherchait pas à me donner une leçon. Il racontait son monde. La petite claque, c’est moi qui l’ai prise. C’est peut-être ça que les voyages font de mieux : quelqu’un vous dit une phrase et, vingt ans plus tard, elle est encore là, dans votre façon de regarder les autres.

Chacun arrive avec quelque chose

C’est aussi ce qui m’empêche de raconter Hooker comme « l’Européen qui apporte la médecine » à des montagnards qui n’auraient rien. L’expédition possède des médicaments, des instruments, un savoir scientifique particulier ; mais elle dépend des autres pour les chemins, les langues, les informations, l’accueil et tout ce qui lui permet d’avancer. La présence de Hooker et de ses remèdes ne nous autorise évidemment pas à transformer les gens qu’il rencontre en population qui aurait attendu l’Europe pour savoir quoi faire face à la maladie. Lui apporte certaines choses. Les autres en apportent d’autres.

Le rôle de hakim finit par créer de la confiance. Il aide quand il peut, son nom circule, les contacts deviennent plus faciles. Les auteurs comprennent eux-mêmes qu’un voyageur connaissant un peu la langue et quelques rudiments médicaux pourrait circuler plus aisément dans certaines régions. Ce n’est pas « je soigne, vous m’ouvrez la porte ». C’est plus humain : chacun arrive avec ce qu’il sait, ce qu’il a, ce dont il a besoin. Personne n’arrive avec tout.

Et c’est peut-être là que le hakim devient autre chose qu’un joli quiproquo historique. Hooker pensait venir observer, mesurer, récolter. Mais un voyage n’est jamais à sens unique. Celui qui regarde finit toujours par être regardé ; celui qui apporte finit par avoir besoin ; celui qui pense traverser un territoire découvre que le territoire, à sa manière, le traverse aussi.

Ce que j’aimerais que mes enfants ramènent

Aujourd’hui, quand je voyage au Maroc avec mes enfants, je leur montre des paysages, une partie de leur histoire familiale, des endroits auxquels je suis attaché. Mais ce que j’aimerais vraiment qu’ils ramènent ne tient pas dans une collection de lieux. J’aimerais qu’ils ramènent quelques-unes de ces petites claques que la vie donne sans prévenir : une phrase qu’ils ne comprendront complètement que dix ans plus tard, quelqu’un dont la façon de vivre les obligera à déplacer leur point de vue, une rencontre qui rendra une certitude un peu moins solide.

Parce qu’au fond, nous sommes aussi faits de ceux que nous avons croisés. Il y a ce que nos parents transmettent, ce que l’école nous apprend, les lieux où l’on grandit ; puis il y a tous ces gens qui déposent quelque chose en nous sans même le savoir. Le garçon et ses chaussures est encore là, dans un coin de ma tête. Mon ami du ferry aussi. Et lorsque je lis Hooker, cent cinquante ans plus tard, son étonnement rejoint le même paysage : il croyait aller vers un endroit lointain ; il découvre que sa réputation y était arrivée avant lui et que son voyage dépendait lui aussi de ceux qu’il rencontrait.

C’est peut-être pour ça qu’une phrase me revient : « Dis-moi ton parcours, je te dirai qui tu es. » Pas seulement les kilomètres. Le parcours : les gens qui nous ont ouvert une porte, ceux qui nous ont fait rire, ceux qui nous ont contrariés, ceux qui, avec une simple histoire de chaussures, ont déplacé quelque chose qu’aucun cours n’avait réussi à nous expliquer.

Alors la prochaine fois qu’on arrivera quelque part en pensant que c’est « loin de tout », peut-être qu’on sourira avant de finir la phrase. Loin de quoi ? Loin de qui ? Hooker est arrivé dans le Grand Atlas avec ses plantes, ses médicaments et ses certitudes de voyageur. Le hakim, lui, était déjà arrivé avant.

Et peut-être que le vrai voyage commence là : quand on comprend que l’endroit où l’on pensait arriver était déjà en train de nous changer.