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Grand Atlas, 1871 : les savants ont signé le livre, mais qui leur a ouvert la route ?

Je me suis encore perdu en ligne en cherchant à mieux comprendre l’histoire du Maroc. Tu pars pour vérifier un détail, tu ouvres un vieux livre numérisé, puis une carte, et deux heures plus tard tu ne sais plus comment tu es arrivé là.

Au début, j’ai suivi les noms de la couverture : Hooker, botaniste et directeur de ; Ball, scientifique et géographe ; Maw, passionné de géologie. Des hommes assez intrépides pour partir avec baromètres, presses à plantes et l’envie d’aller voir ce qu’il y avait derrière ces montagnes.

Puis j’ai repensé au documentaire Netflix 14 x 8000 : Aux sommets de l’impossible. Ce qui m’avait marqué n’était pas seulement l’exploit de Nims Purja, mais la manière dont le film élargissait le cadre : derrière la photo du sommet, il y a ceux qui connaissent la montagne, ouvrent la voie, sécurisent et trouvent des solutions. Je n’en étais pas sorti en admirant moins les alpinistes ; j’avais simplement gagné du respect pour ceux laissés hors champ.

Alors j’ai recommencé le livre avec une autre question : d’accord, Hooker, Ball et Maw sont les noms qui sont restés. Mais dans le Grand Atlas de 1871, qui leur a réellement ouvert la route ?

À Mogador, le Maroc corrige déjà le plan anglais

À Mogador, l’actuelle Essaouira, on teste le matériel préparé en Angleterre. Les piquets de tente ne sont pas adaptés au sol pierreux : on en fabrique sur place, beaucoup plus solides, dans du bois d’arganier. Pour le turban, même chose. Ils ont prévu le tissu ; encore faut-il savoir l’attacher. Les accompagnateurs s’en chargent.

La scène me fait sourire. D’un côté, des instruments pensés à des milliers de kilomètres ; de l’autre, le terrain qui répond tranquillement : très bien, messieurs, maintenant voyons comment ça se passe ici. Ce n’est pas la débrouille contre la science. C’est mieux : deux intelligences commencent à travailler ensemble.

Et c’est à Mogador qu’apparaît Abraham. Le livre le présente comme un Marocain juif attaché au consulat britannique et dit qu’il est de loin le membre le plus important de leur suite. Sa présence n’a rien d’étonnant. Au XIXe siècle, Mogador est un grand port international ; sa communauté juive est importante et des négociants juifs jouent un rôle majeur dans les échanges entre le Maroc, l’Europe et les routes sahariennes. Cette histoire mériterait un article.

Revenons à Abraham. Il faut se remettre en 1871 : pas de téléphone, pas de GPS, des cartes incomplètes, des noms retranscrits comme on peut, des usages qui changent selon les territoires. Savoir à qui parler, quel renseignement est fiable et comment négocier un passage, c’est déjà une compétence stratégique.

Abraham traduit, bien sûr, mais réduire son rôle à celui d’interprète reviendrait à dire qu’un couteau suisse est juste un petit couteau. Entre le projet scientifique et le Maroc réel, il est le pont vivant.

Il y a aussi Ambak — ou Omback, selon les pages. Lui et d’autres hommes de Mogador avaient ramassé quelques mots d’anglais autour des navires britanniques, et ce petit vocabulaire devient un outil de travail. Le livre rapporte : « Catch him flower. » En gros : attrape-moi cette fleur. Imagine les mules, les soldats, les bagages, puis un botaniste qui aperçoit une plante et tout le monde qui s’agite pour aller la chercher. C’est drôle, mais surtout très humain : on fabrique une langue commune avec trois mots et des gestes.

Et forcément, en lisant Ambak puis Omback, mon oreille marocaine travaille. Un prénom comme Mbarek a-t-il pu se transformer ainsi entre une bouche marocaine, une oreille britannique, un carnet puis l’imprimerie ? Je n’en ai pas la preuve, donc je laisse la question ouverte. Mais quelques maillons suffisent parfois pour rendre un nom presque méconnaissable cent cinquante ans plus tard.

Salomon ben Daoud connaissait une carte qui n’existait pas encore sur le papier

À Marrakech, les cartes ne suffisent plus. Une ligne relie deux vallées, mais elle ne dit pas combien de temps il faudra, quel sentier est praticable, où l’on trouve de l’eau ni ce qu’il y a derrière la crête.

Si tu as déjà demandé ton chemin dans l’Atlas, tu connais peut-être ce merveilleux « c’est juste là » qui n’a pas tout à fait le même sens selon celui qui le prononce. Mon père me racontait souvent cette vieille anecdote : si l’homme te répond « c’est juste là » en pointant vaguement la direction du menton ou des lèvres, prépare-toi quand même à marcher une bonne demi-journée. Mais s’il prend la peine de lever le bras et de te montrer le chemin avec le doigt, là, méfie-toi : d’après les anciens, tu peux en avoir pour deux ou trois jours. Évidemment, ce n’est pas une règle de géographe, plutôt une de ces plaisanteries que les générations se transmettent au bled. Mais elle dit quelque chose de très juste : celui qui vit avec la montagne ne mesure pas la distance comme celui qui vient d’arriver. Pour lui, un lieu peut être « juste là » parce qu’il connaît le col, le sentier, l’eau, les raccourcis et tout ce qu’il y a entre ici et là-bas.

Ça me ramène à mes Tintin d’enfance. Dans Tintin au Tibet, la montagne paraît immense et presque vide jusqu’à ce que Tharkey, le sherpa et guide, nous rappelle qu’elle est un monde que certains savent lire. Et dans Le Temple du Soleil, Zorrino ouvre à Tintin et Haddock le chemin vers un territoire dont ils ignorent à la fois les routes et les codes ; toute l’aventure naît d’ailleurs d’un sacrilège que Tournesol a commis sans comprendre ce qu’il touchait. Deux fictions, bien sûr, mais une intuition me reste : dans certains paysages, le guide ne connaît pas seulement le chemin. Il connaît le monde autour du chemin.

Hooker demande donc à Abraham de trouver quelqu’un qui connaît réellement ces routes. Abraham revient avec Salomon ben Daoud, lui aussi Marocain juif, familier des réseaux de marchands et des itinéraires vers l’intérieur.

Salomon raconte les routes qu’il a parcourues, les met par écrit en hébreu ; Abraham traduit ; Ball compare avec ses notes. Quelques années plus tard, le résultat est imprimé à Londres sous le nom de Salomon ben Daoud, dans une annexe consacrée aux itinéraires du Grand Atlas.

J’aime cette chaîne : des années de chemins vécus deviennent une conversation à Marrakech, puis un manuscrit, une traduction et enfin une page scientifique. Pour moi, dès que tu dis au scientifique où aller, combien de temps il faudra et comment les chemins s’articulent, tu participes déjà à la carte qu’il construit.

« A New Map of South Marocco », carte de John Ball publiée en 1878.

Aït Mesan : une vallée que certains d’entre nous connaissent déjà

Les auteurs écrivent Aït Mesan ; on retrouve aujourd’hui ce nom sous les formes Aït Mizane ou Aït Mizan. C’est la vallée d’Imlil et d’Aremd, dans le massif du Toubkal, celle que connaissent beaucoup de randonneurs qui montent vers le refuge.

Si tu as déjà marché là-haut, arrête-toi une seconde. Les reliefs que tu as peut-être photographiés voyaient, en 1871, passer une caravane de savants britanniques, de guides marocains, de muletiers, d’instruments et de plantes pressées entre des feuilles de papier.

Moi, cette vallée me renvoie à l’enfance. Je revois les vacances avec mes parents, la Fiat 124 de mon père sur les routes d’approche, puis la montagne qui prenait toute la place. J’étais à mille lieues d’imaginer que, bien avant nous, des hommes étaient passés dans ce même paysage à dos de mule avec des baromètres et des carnets. Et soudain, un souvenir familial se pose sur une histoire vieille de cent cinquante ans.

Adrar n’Deren : quand un nom change l’échelle

Il faut donner au Haut Atlas sa vraie dimension. On parle du pays du Toubkal, le plus haut sommet d’Afrique du Nord, d’un massif où l’altitude, le froid, la neige, l’eau et les passages structurent la vie. Des sources anciennes l’associent au nom d’Adrar n’Deren. Adrar, en amazigh, c’est la montagne. Pour Deren, l’étymologie est discutée ; les sources savantes parlent plutôt de « montagne de Deren ». Mais il existe aussi cette interprétation magnifique, même si elle n’est pas certaine : « la montagne des montagnes ». J’y entends presque le même effet que dans “capo dei capi”, le chef des chefs de la mafia italienne : la hiérarchie est réglée, tout le monde lève les yeux.

Une montagne habitée, réglée, respectée

Et surtout, ce n’est pas un décor derrière Marrakech. Nous, aujourd’hui, on pense dénivelé, météo, chaussures, refuge, GPS. Pour ceux qui vivent là-haut, la montagne est aussi faite de villages, de pâturages, de règles collectives, de sanctuaires et de récits.

Des anthropologues ont documenté chez les Aït Mizane le rôle de et des rites liés au calendrier agricole. Chez les Rheraya voisins, montre une autre facette de ce rapport au territoire : des pâturages sont mis en défens puis rouverts collectivement pour préserver l’herbe et organiser la transhumance ; à Oukaïmeden, ces usages sont aussi liés à un saint protecteur et à des rites. Je ne vais pas projeter ces observations sur 1871. Mais elles rappellent qu’ici la montagne n’est jamais vide entre deux villages. Le guide ne lit pas seulement la pente. Il lit un monde.

Le guide dit non. Le savant entend : encore un petit effort

Dans la vallée d’Aït Mesan, deux hommes du village accompagnent les scientifiques. À un certain point, les guides estiment qu’il ne faut pas aller plus loin. Le mauvais temps arrive, le secteur présente des risques. Hooker, Ball et Maw, eux, regardent surtout la crête qui leur échappe.

La pluie commence. Les guides préparent un feu et un abri. Et les trois Britanniques profitent du moment pour leur fausser compagnie et filer vers le col.

J’adore cette scène parce qu’elle casse les personnages en carton. Les savants ne sont plus des messieurs compassés : on a presque trois gamins de sociétés savantes devant une porte marquée « ne pas entrer ». Et les guides ne sont plus « ceux qui suivent » : ils comprennent la combine et partent les rattraper sous la pluie puis la neige.

Le « non » du guide est aussi une connaissance. Quelques jours plus tard, lors d’une autre ascension, l’avertissement devient très concret : selon le récit, plus haut, ils risquent de se faire tirer dessus. Pourquoi ? Le livre ne donne pas de réponse simple, et je préfère ne pas lui en inventer une. Mais ces montagnes sont des territoires humains : les groupes peuvent être en conflit, les passages ont leurs usages, les ressources leurs règles. L’agdal en donne une idée : un pâturage précieux peut être fermé pendant des mois puis rouvert collectivement. Le baromètre mesure l’altitude ; le guide mesure aussi ce qui ne tient dans aucun cadran : qui contrôle le passage, où commence un autre territoire, et ce qu’un geste peut provoquer.

Et l’obstination des savants les rend aussi attachants : ils veulent voir, comprendre, aller jusqu’au bout. L’expédition a besoin des deux tempéraments.

Quelques jours plus tard, même tension lors de l’ascension de ce que le livre appelle « Djebel Tezah ». Et même le nom de la montagne raconte notre sujet. Quelques années plus tard, l’explorateur Joseph Thomson signalera que « Tezah » — ou tizi — désigne plutôt un passage ou un col, et que Hooker a probablement transformé en nom propre un mot entendu sur place. Le sommet sera ensuite identifié au Gourza.

Ils sont venus mesurer, classer et nommer ; et une montagne leur glisse entre les doigts à cause d’un mot. Pas parce qu’ils sont mauvais. Parce qu’entrer dans un pays, c’est aussi entrer dans une langue.

Le « Djebel Tezah » vu depuis Iminteli, dessin de Joseph Dalton Hooker publié en 1878.

Quand les Marocains commencent eux-mêmes à collecter

Avant de partir vers l’intérieur, les Britanniques font apprendre à deux hommes du pays comment sécher des spécimens végétaux, puis les envoient vers Agadir récolter les plantes en fleur. Lorsque l’expédition revient à Mogador, une petite collection les attend.

Le détail est presque cruel : leurs noms ne sont pas donnés. On connaît la mission et le résultat ; les hommes commencent déjà à disparaître derrière le travail.

Dans les années suivantes, Ernest Cosson et le consul Auguste Beaumier s’appuient à leur tour sur des collecteurs marocains. Les archives permettent cette fois de retrouver certains noms, notamment Ibrahim Ammeribt et Mardochée Aby Serour. Des spécimens liés à ces collectes sont encore conservés dans les .

Et là, le regard change. L’homme du terrain n’est plus seulement celui qui conduit le scientifique jusqu’à la plante. Il sait la prélever, la préparer, la conserver et la faire entrer dans le circuit scientifique. Sa connaissance du pays rencontre une méthode venue d’ailleurs.

C’est peut-être cela que je cherchais dans ce livre sans le savoir : pas des héros cachés à mettre à la place des héros officiels, mais une photo plus large.

Évocation illustrée d’Abraham dans son rôle de traducteur et de médiateur auprès de l’expédition.

Et c’est là qu’une question me vient

Il faut être juste avec Hooker et Ball : ils ne gomment pas ces hommes. Abraham est nommé et valorisé. Salomon signe son appendice. Les guides apparaissent. C’est même parce que les Britanniques ont écrit tout cela que, cent cinquante ans plus tard, je peux remonter cette piste.

Mais en refermant le livre, une question me vient : qu’est-ce qui arrive à l’histoire de celui qui fait beaucoup, mais qui n’écrit pas sa version ? Celui qui tient le journal, publie et dépose ses collections dans un musée possède forcément un avantage sur celui qui connaît chaque pierre d’une vallée et finit dans les archives sous deux mots : « notre guide ».

Je ne suis pas en train de dire que le Maroc n’a pas écrit son histoire. Il a ses chroniques, ses manuscrits, ses archives. Je pense à quelque chose de plus intime : combien d’histoires de métiers, de routes, de gestes et de savoirs pratiques se sont diluées parce qu’elles ont surtout circulé de bouche à oreille ? Combien d’hommes dont tout le monde avait besoin ont fini par devenir un prénom mal orthographié, ou pas de prénom du tout ?

C’est là que je repense au documentaire Netflix 14 x 8000, mais aussi à ces Tintin que je lisais enfant. Ils n’ont évidemment ni le même statut ni la même histoire, mais ils m’ont laissé une sensation commune : dès qu’on élargit le cadre, l’exploit change de forme. On continue d’admirer celui qui veut atteindre le sommet ou aller voir derrière la crête ; on commence simplement à voir celui qui connaissait déjà le chemin, les dangers et les règles du lieu. Le respect ne remplace pas le précédent. Il s’ajoute.

Hooker, Ball et Maw peuvent garder leurs lauriers. Ils les ont mérités. Mais la couronne est assez grande pour Abraham qui fait tenir ensemble deux mondes ; pour Salomon dont les routes vécues deviennent des pages imprimées ; pour Ambak — ou Mbarek, qui sait ? — et son anglais bricolé juste assez efficace pour courir après une fleur ; pour les guides qui savent quand la montagne dit non ; pour les muletiers, les soldats, le sellier, les collecteurs ; et pour tous ceux dont nous ne connaîtrons probablement jamais le nom.

Ils n’étaient pas autour de l’expédition. Ils étaient une partie de ce qui la rendait possible.

Et qui sait ? Peut-être qu’un jour Netflix racontera leur histoire aussi.