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Tanger en 1875 : le voyageur européen qui ne savait pas encore lire la ville

En fouillant les recoins les plus discrets de la toile à la recherche de vieux récits du Maroc, je suis tombé sur Morocco, Its People and Places, d’Edmondo De Amicis. J’avais l’impression d’ouvrir une fenêtre sur Tanger en 1875 : une ville marocaine déjà reliée à Gibraltar, aux consulats européens, aux courriers venus de Fès et à plusieurs langues. Mais cette fenêtre était déformante par les préjugés de son époque. C’est ce qui rend ce livre passionnant à relire avec les yeux de BLED.LIFE.

Le jour où j’ai ouvert une porte sur Tanger en 1875

De Amicis est alors un jeune écrivain et journaliste italien, ancien officier. Au printemps 1875, il rejoint à Tanger la mission diplomatique du chargé d’affaires Stefano Scovasso.

L’Italie est récemment unifiée. La mission doit se rendre à Fès pour présenter les lettres de créance de Scovasso au sultan Moulay Hassan Ier, monté sur le trône en 1873. De Amicis le souligne avec fierté : aucune ambassade du nouveau royaume d’Italie n’était encore entrée à Fès.

Son livre commence dans le détroit. Trois heures de mer séparent Gibraltar de Tanger. Dans son esprit, ce détroit devient un océan entre deux civilisations.

Trois heures de mer, et déjà « un autre monde »

Depuis le bateau, les premières maisons blanches de Tanger apparaissent. La côte européenne reste visible derrière lui. Pourtant, De Amicis a déjà le sentiment d’avoir quitté tout ce qu’il connaît.

Il observe le Maroc comme un homme persuadé d’entrer dans un monde radicalement extérieur au sien. Chaque vêtement, chaque silence, chaque manière de marcher devient la preuve d’une différence absolue.

Il faut lire entre les lignes.

Pendant qu’il insiste sur la rupture, son voyage démontre la circulation : bateau depuis Gibraltar, légation italienne, journaux de Londres et de Paris, familles vivant entre les deux rives.

Il croit débarquer au bout de l’Europe. Il entre en réalité dans l’un des principaux carrefours entre le Maroc et le monde extérieur.

Le Maroc de 1875 : souverain, mais déjà sous pression

En 1875, il n’existe ni Protectorat français, ni Protectorat espagnol, ni Zone internationale. Le Maroc est un État souverain gouverné par Moulay Hassan Ier et par les institutions du Makhzen.

Mais Isly face à la France en 1844, puis la guerre de Tétouan contre l’Espagne en 1859-1860, ont révélé le déséquilibre avec les puissances européennes. Les traités commerciaux et les consulats étendent leur influence.

Tanger concentre depuis longtemps les représentations étrangères et sert de sas diplomatique avec la cour du Sultan.

Ce n’est pas une ville européenne au Maroc, mais une ville du Sultan où le pays négocie, filtre et parfois subit la présence étrangère.

Le débarquement : quand sa peur raconte surtout l’Europe

À mesure que le bateau approche, De Amicis aperçoit des hommes qui attendent dans l’eau. Il ne comprend ni qui ils sont ni ce qu’ils veulent. Son imagination s’emballe.

La réalité est plus simple : la marée empêche les embarcations d’atteindre directement la terre. Ces hommes portent les passagers jusqu’au rivage. De Amicis finit lui-même sur le dos d’un porteur, les pieds frôlant l’eau.

La scène révèle une mécanique du regard : l’Européen ne comprend pas un geste, alors il y projette la menace ou le désordre.

Pourtant, sans ces hommes, personne ne débarque.

Les voyageurs peuvent arriver d’Europe : la ville fonctionne avec ceux qui connaissent son rivage, ses ruelles, ses langues et ses usages.

Dans les ruelles blanches, son regard s’emballe

Une fois franchie la porte, De Amicis se laisse aspirer par la médina. Il voit des murs blancs, des passages étroits, des djellabas, des échoppes, des enfants, des mules et des silhouettes immobiles.

Il décrit avec une vraie puissance visuelle. Mais il transforme souvent ce qu’il ne comprend pas en spectacle étrange. Un homme assis devient une énigme. Le silence devient de l’ennui. La lenteur devient de l’inertie.

C’est là que mon regard de Marocain et d’expatrié se réveille.

Quand on arrive avec une seule mesure du temps, tout ce qui ne la suit pas paraît vide. Pourtant, un homme assis devant une boutique peut attendre, observer, écouter ou simplement habiter le temps autrement.

De Amicis voit beaucoup, sans toujours savoir lire ce qu’il voit.

Sur la place, le vrai Tanger apparaît

Puis il arrive sur la principale place de la ville. Et soudain, derrière les images exotiques, le Tanger de 1875 se met à fonctionner sous nos yeux.

Autour de la place : des légations, des boutiques, un café, une pharmacie, une fontaine. Des porteurs attendent le bateau, des commerçants juifs parlent affaires, des interprètes circulent. Un courrier arrive de Fès, des journaux de Londres ou de Paris.

Tout se croise dans quelques dizaines de mètres.

De Amicis y voit la civilisation européenne se perdre en Afrique. Moi, j’y vois une ville marocaine capable d’absorber les nouvelles du monde et de les traduire sans cesser d’être elle-même.

Le diplomate dépend de l’interprète, le voyageur du porteur, le journal de celui qui l’a débarqué.

Les habitants ne sont pas le décor de l’internationalisation de Tanger. Ils en sont les opérateurs.

À table, les langues traversent le détroit

Le soir, De Amicis dîne dans une auberge où la conversation passe du français à l’espagnol et se remplit de mots arabes.

Cette scène concerne surtout le milieu européen et diplomatique qu’il fréquente. Mais elle révèle que le détroit n’est pas seulement une frontière. C’est aussi un espace de familles, de commerce, d’études et de circulation.

Gibraltar est le relais de la rive nord : études, achats, nouvelles, marchandises. Les liens passent aussi par les réseaux juifs marocains entre Tanger, Tétouan et Gibraltar.

À Tanger, l’arabe marocain, l’espagnol, la haketia — le judéo-espagnol du nord du Maroc — mais aussi le français, l’anglais et l’italien se rencontrent selon les milieux.

Ce mélange n’est pas une carte postale cosmopolite. C’est un outil quotidien pour vivre, commercer et négocier.

Procession de mariage à Tanger, d’après l’illustration « Marriage Procession in Tangiers » publiée en 1882 dans le récit du voyage de 1875 d’Edmondo De Amicis ; version colorisée et retraitée pour BLED.LIFE.

Ceux qui faisaient tenir la ville

Dans la légation italienne, De Amicis assiste à une chaîne de traduction : un message arrive en arabe, passe par l’espagnol, puis par un parler italien.

Le drogman ne remplace pas seulement un mot par un autre. Il connaît les usages du Makhzen, le commerce et les rapports entre les communautés. Des Tangérois juifs occupent une place importante dans ces fonctions ; d’autres Marocains sont courtiers, guides, gardes, marins, porteurs ou messagers.

Sans eux, les puissances étrangères peuvent planter leurs drapeaux, mais elles restent muettes. Avec eux, Tanger traduit entre le palais du Sultan, les marchés marocains, Gibraltar et les capitales européennes.

Le cosmopolitisme n’était pas l’égalité

Il serait tentant de célébrer une ville où tout le monde se serait mélangé librement. Ce serait oublier les rapports de pouvoir.

Les ressortissants européens bénéficient de la protection de leurs consulats. Certains sujets marocains, musulmans ou juifs, obtiennent aussi une protection étrangère comme interprètes, courtiers ou associés commerciaux.

Cette protection peut donner des avantages fiscaux, commerciaux et judiciaires. Pour le Makhzen, elle signifie perte d’impôts et recul de souveraineté.

Le cosmopolitisme tangérois existe, mais il possède des étages : la ville parle plusieurs langues, sans donner le même poids à toutes les voix.

Comment lire aujourd’hui un voyageur européen de 1875 ?

Je ne veux ni effacer De Amicis ni reprendre sa vision à mon compte.

Son récit enregistre des scènes, des métiers et des conversations. Mais il écrit avec les idées de son siècle, opposant souvent la « civilisation » européenne à une Afrique qu’il imagine immobile. Son vocabulaire peut être racial, méprisant ou paternaliste.

Il faut donc le lire comme un témoin situé.

Ce qu’il voit mérite attention ; ce qu’on lui raconte doit être vérifié ; ce qu’il interprète, confronté à d’autres sources. Ses préjugés doivent être nommés, afin qu’ils ne deviennent jamais les lunettes de BLED.LIFE.

Le paradoxe est qu’il nous donne souvent les éléments nécessaires pour contredire sa propre lecture.

Il décrit une ville coupée de l’Europe, puis montre bateaux, journaux et familles entre les rives. Il imagine des habitants passifs, puis révèle le travail des porteurs, courriers, interprètes et commerçants. Son voyage dépend des savoirs marocains.

Chargement des chameaux à Tanger, d’après l’illustration « Loading the Camels » publiée en 1882 dans le récit du voyage de 1875 d’Edmondo De Amicis ; version colorisée et retraitée pour BLED.LIFE.

Avant la Zone internationale, Tanger savait déjà négocier le monde

Le Tanger de 1875 n’est pas encore la Zone internationale. Ce statut particulier ne sera formalisé qu’en 1923.

Mais les légations sont déjà là. Les protections consulaires aussi. Les courriers de Fès, les journaux européens, les marchands, les familles du détroit et les chaînes de traduction font déjà partie du quotidien.

En refermant le livre, je ne vois pas une petite Europe au Maroc. Je vois une ville marocaine face au monde, obligée d’en comprendre les langues, d’en saisir les opportunités et d’en contenir les ambitions.

Quelque chose de profondément tangérois : regarder à la fois vers l’intérieur du pays et vers l’autre rive.

En 1875, Tanger n’attendait pas que le monde vienne la découvrir.

Le monde était déjà devant sa porte. Et elle avait déjà appris à lui répondre.

À RETENIR — Tanger en 1875

  • Tanger appartient au royaume du sultan Moulay Hassan Ier et reste administrée au nom du Makhzen.
  • Tanger concentre une grande partie des représentations diplomatiques étrangères du Maroc.
  • Gibraltar est un relais commercial, familial et éducatif important.
  • Les habitants marocains font fonctionner ce carrefour comme porteurs, marins, courriers, commerçants et interprètes.
  • Les protections consulaires créent des avantages, mais aussi des inégalités et une érosion de l’autorité du Makhzen.
  • La Zone internationale ne sera formalisée qu’en 1923 : le Tanger de 1875 en porte certaines prémices, sans s’y confondre.