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Quand l’intelligence artificielle parle darija, que sait-elle vraiment de nous ?

Ma mère pensait que l’intelligence artificielle parlait surtout la langue des ingénieurs. Puis elle a découvert qu’elle pouvait lui demander une recette en darija. Derrière son étonnement, une question toute simple en a réveillé une autre, beaucoup plus grande : comment une machine apprend-elle notre langue, et que deviennent les données qui lui permettent de nous comprendre ?

Cette génération qui explique dans les deux sens

Je ne sais pas si c’est une question de timing. Mais notre génération passe une bonne partie de son temps à expliquer le monde dans les deux sens.

Aux enfants, il faut raconter comment c’était avant. Aux aînés, il faut expliquer comment cela fonctionne maintenant. Nous avons grandi en posant des questions aux anciens ; nous voilà devenus les traducteurs d’un présent qui change parfois plus vite que nous.

Un jour, je parlais d’intelligence artificielle avec ma mère. Je lui expliquais qu’elle pouvait lui poser une question de cuisine, demander une recette, chercher une information pratique. Et surtout, le faire dans sa langue naturelle : la darija.

Son étonnement a été immédiat. Pas un refus de la nouveauté. La découverte qu’une porte qu’elle croyait réservée aux autres venait de s’ouvrir devant elle.

Puis elle m’a demandé : « Mais comment cette machine sait parler darija ? »

Et là, les rôles se sont encore inversés. Je pensais lui expliquer l’intelligence artificielle. En une phrase, c’est elle qui venait de me donner la vraie question de l’article.

Comment une machine peut-elle apprendre notre façon de parler ?

Une intelligence artificielle n’apprend pas une langue comme un enfant. Elle n’écoute pas une famille autour d’une table et ne grandit pas dans un quartier. Elle analyse d’immenses quantités de contenus : textes, dialogues, traductions, transcriptions et exemples préparés pour l’entraîner.

À force de rencontrer des phrases, elle repère des régularités : quels mots apparaissent ensemble, dans quel contexte une réponse semble logique, comment une idée se formule. Elle ne « comprend » pas notre vécu. Elle calcule la suite la plus plausible.

Pour la darija, l’exercice est délicat. Notre langue vit beaucoup à l’oral, varie selon les régions, emprunte à l’arabe, à l’amazigh, au français ou à l’espagnol, et s’écrit de plusieurs manières. Une même phrase peut apparaître en alphabet arabe, en lettres latines, avec des chiffres ou dans un mélange limpide pour un Marocain, beaucoup moins pour une machine.

Pour progresser, les modèles ont besoin de marocains de qualité : des contenus recueillis, nettoyés, organisés et parfois annotés par des humains. Des personnes doivent ensuite distinguer une darija naturelle d’une darija qui sonne comme une traduction mal réveillée.

De contenus en darija préparés par des humains à une réponse produite par un modèle : quatre étapes pour comprendre le chemin général.
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Voilà pourquoi une IA peut parfois nous surprendre par une expression très juste, puis trébucher deux phrases plus loin. Parler darija n’est pas seulement aligner des mots. C’est saisir un contexte, un sous-entendu, une région, une génération, parfois même une manière de rire.

Une langue est aussi une immense réserve de données

La question de ma mère semblait technique. En réalité, elle touchait à quelque chose de collectif.

Dans nos mots se trouvent nos façons de cuisiner, de commercer, de plaisanter, de nous soigner, de demander un document, de raconter une ville ou de parler aux enfants nés ailleurs. Chaque fragment paraît minuscule. Ensemble, ils dessinent une société.

C’est là que la donnée prend de la valeur. Des millions de fragments peuvent aider à construire des outils utiles à une population : assistants vocaux, traduction, éducation, services administratifs, santé, recherche, accessibilité.

On peut reprendre l’exemple de la recette. Les données sont les ingrédients. Le modèle est la manière de les travailler. La puissance de calcul est la cuisine. Et l’application est le plat servi à l’utilisateur. Si nous fournissons les ingrédients pendant que d’autres possèdent la cuisine, les ustensiles et la recette, nous risquons de voir revenir chez nous, sous forme de service payant ou de dépendance, une valeur produite à partir de nos propres réalités.

Cela ne veut pas dire que le Maroc doit tout fabriquer seul. La n’est pas l’isolement. C’est pouvoir choisir quelles données partager, où les héberger, selon quelles règles et avec quels partenaires, sans dépendre entièrement de décisions prises ailleurs.

Cette question existe déjà dans les ambitions numériques du Royaume. Elle ne se réglera pas uniquement avec des centres de données. Il faut aussi des chercheurs, des entreprises, des institutions, des enseignants, des corpus fiables et une conviction : notre langue n’est pas un détail exotique ajouté en fin de projet. Elle est une infrastructure culturelle.

De la donnée collective à nos données personnelles

Et puis il y a le dernier mouvement, celui qui revient jusqu’à nous.

Si les données marocaines ont une valeur collective, nos données personnelles ont aussi une valeur — et une fragilité. Conversation familiale, adresse, pièce d’identité, dossier médical ou information bancaire : rien de cela ne doit être déposé partout sans réfléchir.

Au Maroc, lorsqu’une IA traite des , elle entre dans le cadre de la loi 09-08, rappelle la CNDP. Mais une loi ne remplace pas nos réflexes. Avant de transmettre une information sensible, demandons-nous si elle est nécessaire, vérifions les réglages de confidentialité et n’exposons pas un proche sans son accord.

Il ne s’agit pas d’avoir peur de l’intelligence artificielle. Il s’agit de ne pas être émerveillés au point d’oublier ce que nous lui confions.

Ma mère voulait simplement savoir comment une machine pouvait parler darija. Sa question nous emmène pourtant de la cuisine familiale aux , des souvenirs des anciens aux usages des enfants, du Maroc à la diaspora, et de la curiosité individuelle à un choix collectif.

Le fait qu’une maman marocaine du troisième âge puisse s’adresser à une machine dans sa langue natale est une petite révolution. La suite nous appartient : faire en sorte que cette révolution comprenne vraiment nos réalités, respecte nos vies et ne transforme pas notre patrimoine numérique en matière première que d’autres maîtriseront mieux que nous.

Parce qu’au fond, la question n’est plus seulement : « Comment l’IA a-t-elle appris la darija ? »

La question est aussi : qu’allons-nous apprendre, nous, de la valeur de ce qu’elle a dû apprendre sur nous ?